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Un an à vélo en Amérique du Sud

La Patagonie chilienne et le dilemne énergétique

Le long de la Carretera Austral surgissent des panneaux gigantesques représentant de merveilleux paysages vierges, ces paysages sont ceux qui défilent devant moi. Souvent un peu plus loin surgissent d’autres panneaux représentant ces mêmes paysages mais cette fois barrés de lignes à haute tension. La Patagonie est, alors que je la traverse en vélo, vierge de toute ligne à haute tension.

De l’autre côté de la route, des panneaux tout aussi grands appellent à la solidarité des habitants de la région Aysen pour le développement du Chili.

Ma curiosité aiguisée, j’ai fait quelques recherches et vais tenter de vous donner un aperçu de la situation énergétique chilienne.

Le Chili se prépare à affronter une nouvelle crise énergétique. Comme en 1998-1999, année pendant laquelle le pays avait subi de longues et répétitives coupures de courant, la baisse de la génération d’hydroéléctricité due à la sécheresse de l’été passé menace à nouveau le Chili. La consommation énergétique interne augmente sensiblement : la croissance des besoins en énergie excède de près de 30 % la croissance économique. Ceci est dû aux exportations croissantes de matières premières et à la consommation dynamique des ménages. Au contraire des pays développés de l’OCDE, les besoins énergétiques du Chili augmentent plus vite que la croissance économique. Par ailleurs, le pays est dépendant à plus de 70 % des importations d’énergie (97 % du pétrole est importé ainsi que 84 % du charbon et 78 % du gaz naturel). Or l’Argentine, seul fournisseur de gaz naturel du Chili, a réduit unilatéralement l’approvisionnement en gaz ces dernières années et augmenté ses prix. On connaît par ailleurs la fluctuation des prix du pétrole. Le Chili souhaite diversifier ses ressources énergétiques et dépendre moins de ses voisins pour minimiser le risque des fluctuations des prix de l’énergie et des coupures d’électricité, qui pénalise les consommateurs et le gouvernement devant prendre en charge une partie du surcoût énergétique des habitants.

Suite à la première crise énergétique du Chili, le pays a largement augmenté la production d’énergie thermique à partir du charbon, énergie la moins coûteuse et plus facile à mettre en place à court terme. Cependant, ces centrales ne parviennent pas à prendre le relais des centrales hydroéléctriques en manque d’eau et leur impact écologique est dénoncé. Les solutions à moyen et long terme alors mises en places semblent également défaillantes : la construction des terminaux de regazification du Gaz Naturel Liquéfié (GNL) a pris du retard et les énergies renouvelables ne représentent qu’à peine 4 % de la production, chiffre rendant improbable l’objectif visé de 20% de la production assurée par les énergies renouvelables en 2020.

Un rapport sponsorisé par l’ONU et la Commission européenne, fait part des défaillances du secteur énergétique chilien. Celui-ci est entièrement privé, monopolisé par peu d’entreprises et semble souffrir d’un manque de coordination et de transparence entre les entreprises génératrices et distributrices. La vision court termiste du marché énergétique semble incompatible avec les nécessités de service public. A titre d’exemple, l’électricité et le gaz représentent, pour les habitants de la Patagonie, un coût de 30 à 90 % supérieur à celui de Santiago.

Le problème énergétique du Chili semble déséquilibré : le coeur du pays , Santiago, pompe environ 30 % de l’électricité alors qu’il comprend 40 % de la population, produit 50 % du PIB, mais ne représente que 12 % des exportations. Par ailleurs, 60 % des déchets sont issus de la région de Santiago. L’enjeu est de faire soutenir ce développement par les autres régions chiliennes.

Face à cet enjeu, le gouvernement a lancé le projet de construction de 5 centrales hydroéléctriques géantes dans la région Aysen, en Patagonie : Hidroaysen. L’électricité serait acheminée par la plus longue ligne à haute tension du monde sur plus de 2000 km. Avec un investissement supérieur à 3 milliards de dollars, Hidroaysen produirait 35 % de l’énergie consommée au Chili. La superficie requise serait de plus de 5000 hectares, ce qui représente environ 0,05% de la Región de Aysén (ces chiffres sont fournis par Hidroaysen).

Un mouvement s’est créé pour défendre les patrimoines naturels et culturels de la Patagonie : Patagonia Sin Represas. Le débat est passionné : les centrales seraient construites sur les principaux fleuves de la Patagonie (que vous avez en partie vus en photos dans l’article précédent sur la Carretera Austral).

Les opposants, outre les modifications radicales du paysage dues aux centrales électriques et aux lignes hautes tensions, craignent les impacts environnementaux et sociaux dus aux innondations de certains bassins, aux déplacements des populations.

Les barrages auraient un impact sur la biodiversité aquatique et forestale en empêchant les déplacements de certaines espèces et en supprimant les habitats et nourritures d’autres espèces par les innondations, les mettant en péril d’extinction. Les lignes à hautes tensions, elles, obligent à déforester, et sont un prédateur supplémentaire aux espèces volantes…

Du point de vue social, les déplacements de populations sont toujours délicats à mener, les innondations viseraient 70% des sols cultivés des provinces de Cochrane, Tortel et O’Higgins dans la région Aysen, de plus, l’arrivée massive de 4000 hommes dans ces provinces comptant actuellement quelques 3 500 âmes n’est pas anodine.

Ce mouvement préconise d’investir dans les économies renouvelables (l’éolien, le solaire, l’énergie marémotrice), de privilégier les constructions de petites centrales hydroéléctiques plutôt que des grandes, de répartir l’effort énergétique sur tout le territoire et de renforcer le rôle de l’Etat dans ce secteur notamment par la mise en place d’une imposition diversifiée , selon le modèle nord-européen : baisser l’imposition du travail et augmenter l’imposition des consommations d’énergies fossiles, de la pollution, des destructions d’habitats et autres impacts sociaux et environnementaux néfastes. Cela privilégierait de manière induite les énergies renouvelables et les créations d’emplois.

Ceci dit, les partisans des centrales hydroéléctriques ont aussi des arguments intéressants : sources d’emplois, les centrales hydroéléctriques produisent une énergie renouvelable, peu consommatrice en CO2 (quoiqu’il faudrait connaître les chiffres incluant la construction et tous les changements impliqués pour en juger) et stable (le niveau d’eau des fleuves choisis variant peu). Elles permettraient également de fournir de l’électricité à un coût moindre et plus stable pour les consommateurs, d’améliorer les voix de communication dans cette région éloignée, de développer l’économie locale (en créant des pôles touristiques par exemple). Hidroaysen, le projet regroupant les entreprises investisseurs, promet d’investir dans la santé et dans l’éducation des régions patagoniennes.

La Patagonie est aujourd’hui encore l’objet de nombreux rêves, car c’est une région encore éloignée, sauvage, relativement préservée du développement économique à tout crin. Et c’est ce qui en fait son attrait touristique. Cependant, la virginité de ces paysages a déjà été entachée par la construction de la Carretera Austral, cette même route qui, depuis 25 ans, rend possible un accès aux touristes et au développement de cette région. Bien que la décision de construction ait de grandes chances d’aboutir vu l’impasse énergétique dans laquelle se trouve le Chili, ce débat qui n’a rien de nouveau ne me semble pas vain, au moins permettra-t-il peut-être d’envisager un développement économique respectueux de l’environnement naturel et social et de répartir l’effort de production sur tout le territoire chilien.

sources :
www.hidroaysen.cl
www.patagoniasinrepresas.cl
Wikipedia
Sciences et Avenir
La crisis eléctrica en Chile: antecedentes para una evaluación de la institucionalidad regulatoria
Patricio Rozas Balbontín (División de Recursos Naturales e Infraestructura, Proyecto CEPAL/Comisión Europea “Promoción del uso eficiente de la energía en América Latina”, Santiago de Chile, diciembre de 1999)

28 03 2011 » Chili