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Un an à vélo en Amérique du Sud

Entre ouverture au monde et préservation de leur culture, les Waoranis tâtonnent

Le peuple Waorani est une des communautés indigènes de la forêt amazonienne équatorienne. Leur territoire s’étend sur 790 000 hectares, dans l’Est de l’Equateur, la population comprend environ 2500 personnes.

Un environnement naturel exceptionnel

La forêt amazonienne équatorienne est connue pour être l’un des réservoirs de biodiversité les plus riches de la planète. Le sous-sol de cette forêt est particulièrement riche en hydrocarbures. La pression des compagnies pétrolières se fait de plus en plus forte pour gagner des territoires d’extraction dans l’Est de l’Equateur. Outre les conséquences écologiques de ces exploitations (contamination des eaux – un énorme scandale impliquant Chevron-Texaco a éclaté au milieu des années 1990, après 18 ans de procès, l’entreprise a été reconnue coupable en février 2011 d’une pollution dont les coûts de nettoyage s’élèvent à 8,6 millions de dollars ; appauvrissement d’une des biosphères les plus riches de la planète à cause de la déforestation), les conséquences sur les populations natives de ces contrées sont importantes : déplacement des populations, arrivée de nouvelles maladies face auxquelles les indigènes n’ont aucune défense immunitaire.

Avec la présence de ces compagnies, de nouvelles routes ont été construites, ce qui a désenclavé ces régions. Pour le mieux, en leur donnant accès à l’éducation par l’intermédiaire de professeurs qui viennent sur place, aux soins médicaux, aux moyens de communication modernes : aujourd’hui, même les communautés les plus reculées possèdent des radios. Cela permet aux communautés de communiquer entre elles, de se réunir et de défendre leurs intérêts face au gouvernement et aux entreprises pétrolières.

Pour le pire, cette ouverture affaiblit les cultures ancestrales et induit des besoins matériels nouveaux : il faut désormais vêtir toute la famille, acheter de la nourriture normale (pâtes, riz etc.) au lieu de consommer ce qui peut être cultivé sur place : manioc et viande, se fournir en couches pour bébés etc. Les hommes se sont mis à boire et cela coûte cher. Le plus ironique est de voir les enfants vêtus de T-shirt aux logos des compagnies pétrolières.

Par ailleurs la déforestation a des impacts indirects sur les pratiques des populations indigènes : le gibier se fait plus rare, l’accès à ces zones se fait plus facilement pour les braconniers et trafiquants de bois. Même des indigènes se sont mis à ces trafics pour subvenir à leurs nouveaux besoins. La chasse est un véritable problème pour les communautés Waoranis : les hommes chassent quelle que soit la saison pour vendre la viande et non pour la consommer. Ils ne respectent pas les périodes de reproduction, pendant lesquelles il faudrait cesser la chasse afin de permettre à la faune de se renouveler.

Les Waoranis en sont à une phase critique de leur survie dans leur milieu d’origine qu’est la forêt équatorienne : leurs besoins augmentent, leurs sources de revenus diminuent et leur environnement périclite, ils doivent donc trouver un équilibre nouveau s’ils souhaitent garantir l’avenir des générations futures.

L’AMWAE, association de femmes Waoranis

Cette importante question est l’objet de l’atelier organisé par différentes ONG présentes en Equateur : the Unión Internacional para la Conservación de la Naturaleza (UICN), the Wildlife Conservation Society (WCS), la Fundation Natura qui se sont joints à l’Asociacion de Mujeres Waorani de la Amazonia Ecuatoriana (AMWAE).

J’ai assisté à cet atelier, invitée par la présidente de cette association de femmes AMWAE, Manuela Ima, elle-même Waorani. Celle-ci fait un travail impressionnant pour sa communauté : en plus d’intervenir auprès d’instances nationales et internationales pour préserver la culture de sa communauté, sa langue et son territoire, elle a monté un réseau de boutiques d’artisanat en Equateur et un site internet bien fourni qui propose ces objets à la vente.

Elle défend les droits des femmes Waoranis et a parié sur leur force pour apporter à la communauté une stabilité de revenus et un développement harmonieux avec leur environnement naturel. Elle organise régulièrement des ateliers pour que les femmes Waoranis les plus anciennes apprennent aux plus jeunes leur savoir-faire et techniques d’artisanat et qu’elles définissent ensemble les normes de qualité des produits vendus en boutique. Manuela a eu la chance de faire des études et j’ai été très sensible à son pragmatisme.

Vers un avenir meilleur ?

Des zones intangibles ont été créées dans la forêt équatorienne pour préserver certaines communautés Waoranis qui vivent suivant leurs lois ancestrales et sans contact avec l’extérieur. Certains membres de la communauté, il y a seulement quelques années encore, faisaient savoir leur volonté de rester à l’écart du monde en tuant à la lance tout étranger qui s’aventurait sur leur territoire. L’AMWAE dénonce ces pratiques barbares mais pour autant demande que l’on respecte ces peuples. Cette solution radicale permet sans aucun doute aux Waoranis de continuer à vivre comme toujours.

Le gouvernement a par ailleurs décidé de la création d’un parc naturel : le parc Yasuni ITT qui englobe cette zone et renonce à l’exploitation pétrolière de ce périmètre qui représente 25 % des réserves de pétrole connues à ce jour, en Equateur. Ce sacrifice en faveur de la biodiversité est une première mondiale.

En échange le gouvernement a ouvert un fonds de collecte internationale afin de l’aider à supporter l’effort financier que ce sacrifice représente, il faut savoir que le pétrole représente plus de 50 % des revenus à l’exportation du pays. Rafael Correa, le président Equatorien actuel, semble avoir pris cette décision plus par pression politique que par conviction : le poids des questions écologiques fait qu’il ne pouvait passer à côté de l’opportunité de se poser en grand défenseur de la forêt amazonienne, dont il autorise la destruction par ailleurs parce que les revenus pétroliers lui sont trop importants. Mais cela n’empêche que l’impact de cette décision est très fort au niveau mondial.

Yasuni – ITT, le film

Au sein des communautés Waoranis plus proche de la population citadine (bien que certains aient mis 3 jours de pirogue pour rejoindre le lieu de rassemblement), l’atelier avec les ONG ont permis de soulever les problèmes exposés ci-dessus, d’envisager des pistes de réponses et des pistes de diversification des revenus.

De manière générale, les Waoranis ont été sensibilisés sur la préservation des ressources, afin de ne pas détruire tout l’environnement pour les générations futures. Des ateliers sont organisés pour leur apprendre les bonnes pratiques dans la culture de la palme utilisée pour l’artisanat : couper la feuille sans arracher toute la palme pour qu’elle puisse repousser. Par ailleurs, une chercheuse américaine, Varsha Vijay, était là pour effectuer un travail de recensement des plantes médicinales que les Waoranis utilisent depuis toujours. Cela dans le but d’écrire un livre et de le diffuser dans la communauté pour éviter la perte de savoir entre les générations.

L’artisanat vendu par le réseau de boutiques de l’AMWAE présente de nombreux avantages pour les Waoranis : le prix des produits est fixe et la majeure partie est reversée au fabricant. Si ce sont les femmes qui aujourd’hui s’occupent de l’artisanat, les hommes aimeraient maintenant y participer aussi. Ils savent fabriquer des lances, des arcs et tout un tas d’objets en bois et plumes qui pourraient être vendus en objets de décoration. Ceci représente déjà une petite victoire pour l’AMWAE, puisque cela signifie que les hommes sont prêts à s’investir pour le développement de la communauté et reconnaissent le mauvais comportement de certains : une tendance à aimer un peu trop les boissons alcoolisées notamment.

La communauté a décidé de développer la culture du cacao. C’est une plante basse, qui s’adapte très bien au sein de la végétation amazonienne, ne nécessite pas de déforester et peut se cultiver à petite échelle. Les femmes ont demandé une formation spécifique pour développer cette nouvelle culture.

Les ONG ont proposés aux hommes Waoranis d’apprendre à fumer la viande afin d’ajouter de la valeur à la viande qu’ils chassent et ainsi de réduire la nécessité de chasser en grande quantité puisque le prix de vente sera plus élevé et qu’ils ne dépendront plus des distributeurs de viande. Les ONG se chargeraient de trouver des débouchés équitables pour les viandes.

La communauté s’est par ailleurs mise d’accord pour nommer un responsable pour chacune de ces activités et présenter la liste des personnes à former.

Il me semble particulièrement intéressant de constater que chez les Waoranis, la cohésion de la communauté est assurée par les femmes. Ce sont elles qui travaillent l’artisanat et par ce fait font entrer de l’argent dans la communauté tout en maintenant vivantes les traditions. Elles envisagent même de promouvoir un tourisme équitable, ce qui prouve à quel point cette communauté veut s’ouvrir sur l’extérieur et faire connaître ses modes de vie. En waorani, pour dire oui, on dit hou ! et pour dire joli, on dit waponi. Esos dias fueron muy Waponi amigas, aprendi muchas, muchas gracias !

Pour aller plus loin…

Le site web de l’AMWAE : www.Waoraniwomen.org

A propos du Scandale Chevron Texaco : http://chevrontoxico.com/ et aussi Une vidéo

Sur le Projet Yasuni ITT

http://yasuni-itt.gob.ec/

http://www.voanews.com/english/news/usa/arts/Ecuador-Leaves-Oil-Riches-in-Ground-to-Save-Ecosystem-119484999.html

http://www.thecuttingedgenews.com/index.php?article=51778&pageid=23&pagename=Arts

15 12 2011 » Rencontres

Monica et ses filles : une troupe pas comme les autres

Monica est Uruguayenne. Mariée à un Français, Yves, elle vit à Santiago. Yves est expatrié Suez, il s’occupe du traitement des eaux usées pour la région de Santiago. Monica a un récent diplôme en Histoire de l’Art et beaucoup d’ambitions dans ce domaine. Elle a déjà donné une conférence à la maison de l’Amérique latine à Paris, découvert des œuvres perdues d’un artiste baroque espagnol, son enthousiasme pour l’immense terrain de jeux que représente l’Amérique latine pour un historien d’Art est communicatif. Son autre passion est la famille, enfin elle ne le dit pas mais cela se sent.

Monica à quatre enfants. L’aîné, Gaël, vit à Paris. Ses trois filles, Violaine, Tania et Anaïs vivent à quelques pâtés de maison de leurs parents. Elles ont chacune un enfant, à la mode sud-américaine. Violaine a 26 ou 27 ans, je crois, et un petit garçon, Teo. Violaine fait de la mosaïque en céramique et donne des cours de Taekwondo.

Tania, a une petite fille de deux ans, Aylén. Elle fait partie de la sélection chilienne de Taekwondo et a participé aux championnats du monde en Nouvelle Zélande cette année. Elle est classée 3ème dans la catégorie Senior Female Patterns 2nd Dan, n’allez pas me demander ce que cela signifie…

Violaine et Tania vivent ensemble avec leurs enfants, dans une petite maison d’un quartier populaire près de la station « Los Dominicos », qu’elles louent à leurs parents. Entre sœurs, elles partagent tout. Les repas sont particulièrement animés, entre jeunes mamans et jeunes enfants, une joyeuse confusion règne !

Anaïs, la plus jeune a une petite fille de 5 ou 6 ans, Kiara, métisse. Elle est la seule à vivre avec le père de l’enfant. Lui est brésilien, noir, et a eu un peu de mal à s’adapter aux regards interrogateurs ou curieux des chiliens qui ne connaissent que très peu les noirs. Kiara est fière de ses racines africaines, même si pour elle, le terme de racine est mêlé de poésie et d’imaginaire : « Maman m’a dit que si j’ai les cheveux crépus, c’est parce que j’ai des racines africaines ».

Plus latines que françaises, elles sont toutes d’une hospitalité à toute épreuve et sont surtout des mères bien présentes et actives ! Hors des codes sociaux habituels de leur classe sociale, elles semblent tout à fait épanouies dans leurs occupations et vies de familles.

J’ai tenu à écrire ce portrait, car les 3 jours en leurs compagnies ont été à la fois très dépaysant et très rafraîchissant et m’ont confirmée dans le fait qu’on peut très bien trouver son équilibre hors des sentiers battus ! Merci à cette jolie troupe !

13 04 2011 » Rencontres

Nestor, Chilien éclectique

Nestor est chilien, il vit à Santiago, la capitale. Il est avocat et travaille pour le ministère des impôts chiliens, afin de négocier et d’interpréter les accords bilatéraux avec les pays du monde entier pour que les résidents chiliens ayant des revenus dans un autre pays ne soient pas imposés deux fois. Ainsi si le pays de résidence est différent du pays d’origine des revenus, le contribuable paiera ses impôts dans l’un ou l’autre des deux pays, voir un peu dans chaque.

Il fait partie de l’élite chilienne qui parle plusieurs langues (français et anglais dans son cas), travaille pour le gouvernement à des postes intéressants et a l’opportunité de voyager. Il espère par sa mission, contribuer un peu à la répartition plus équitable des richesses par la redistribution des recettes des impôts. Il quitte ce travail pour faire un Master of Laws en International Taxation à New York en août prochain !

Nestor a un esprit très ouvert, fan de musique, il a formé un groupe avec des amis chiliens, francophiles et syriens : Black Piño. Leur premier album s’appelle Los Nigerianos Imaginarios. Emprunts de musiques orientale, traditionnelle, rock ou électronique, leurs influences sont très larges !

Si vous voulez écouter ce qu’ils jouent, c’est entraînant, cliquez ici.

Lors de son dernier voyage en Europe, il a emmené sa dulcinée en Hongrie et en Turquie, Cote (de son vrai prénom Marie José) ne connaît que ça de l’Europe, mais serait-ce peut-être un aperçu de la future Europe ?

Il m’a fait découvrir un hebdomadaire chilien, opposant à Piñera, mais qui a une vision très critique et humoristique du Chili The Clinic. Par contre, il est difficile de tout comprendre, le chilien est vraiment un castillan à part !

Une partie de sa famille vit sur les hauteurs de Valparaiso, sa famille perpétue l’art de sa grand-mère en inventant d’incomparables figurines faites en coquillages.

J’ai rarement été accueillie avec tant de sympathie et d’entrain que lors de mon séjour chez Nestor. Son ceviche (marinade de poissons crus) est absolument divin. Je me demande d’ailleurs si ce ne serait pas le premier sud-américain que je vois à la cuisine !

1000 mercis pour cette semaine à Santiago, qui a quelque peu fait mentir l’image que l’on m’avait donnée de cette ville.

12 04 2011 » Portraits, Rencontres

Une nuit à la ferme en Patagonie chilienne

Je suis arrivée un soir, la pluie battante devant cette ferme. Après quelques rapides hésitations, je suis allée frapper à la porte, à peine arrivée devant cette porte, celle-ci s’est ouverte et une femme pleine de vie m’a accueillie, m’a fait poser le vélo sous la verrière de l’entrée, ma invitée à rentrer et à me sécher. Je n’ai pas eu le temps de demander quoique ce soit que déjà, j’étais assise près du poêle, un pain beurré avec du fromage et un bon lait chaud devant moi.

J’ai eu la curieuse impression pendant cette soirée, que Anita et son mari m’attendaient et que je faisais partie de la famille. Anita venait d’arriver de Puerto Aysen avec deux de ses petits-enfants, Yulisa Constanza et Vicente Alejandro.  Elle va souvent dans cette ville aider ses filles, elle retrouve son mari à la ferme le week-end. Ils n’aiment pas trop parler politique, ils vivent leur petite vie simplement, traient leurs 4 vaches à la main, entretiennent les chevaux et le potager. Cela semble leur suffire pour vivre ici.

Le vieux, comme l’appelle sa femme, fait la cuisine (ah tiens, c’est donc le deuxième homme que je vois à la cuisine !) : il prépare de la viande bien coriace, avec du riz. Il fait aussi du fromage et des tortas fritas (sortes de beignets).

Après le dîner, je m’écroule sur le lit tout fraîchement fait pour moi. Je suis réveillée au matin par le beuglement des vaches et le chant du coq. Je me crois quelques instants en Normandie ! Après un bon petit déjeuner auprès du poêle, je quitte cette petite famille avant que les enfants ne se lèvent. C’est sûr, me dit la grand-mère, ils vont être tout tristes de ne pas me voir au réveil…Dommage !

J’espère pouvoir à mon tour faire preuve d’autant d’hospitalité !

09 04 2011 » Portraits, Rencontres

Jorge, gaucho de tradition

Jorge a 63 ans, il a 4 enfants issus de 2 ménages. L’ainée a 29 ans et un enfant, la dernière 18 ans et est encore à la maison. Son épouse a une sclérose en plaques et peut à peine marcher. Elle vit à Tucumán avec Guillerme et Carolina, les deux plus jeunes enfants.

Jorge lui, vit à Londres, dans la région Catamarca, là où je les ai rencontrés un dimanche. C’est un bourg de plus de 3000 habitants dans la région de Catamarca. Ils se rendent visite régulièrement à Londres ou à Tucumán.

A Londres, Jorge entretient la maison familiale, les terres et les chevaux. Il possède une dizaine de chevaux, dont un étalon dont il vend les services, quelques hectares de noyers et quelques arbres fruitiers. La maison est un vrai moulin, les portes sont ouvertes à tout le village dès 8h du matin. Les gens viennent, discutent un moment des affaires du village puis repartent.

Jorge prend son maté le matin. Vers 10h arrive Rosa, qui vient l’aider à maintenir la maison propre. Enfin, elle prend son travail avec un certain détachement ce qui chagrine l’esprit ordonné de mon hôte mais d’un autre côté, il est bien content d’avoir de la compagnie et quelqu’un pour l’écouter et le contredire au déjeuner quand il raconte toutes les misères du village. Elle lui révèle aussi tout ce que l’on pense de lui au village. C’est Rosa, qui se démenait à l’église pour préparer les fêtes de la vierge, qui m’a indiqué cette maison, un soir de pluie !

Il faut dire que Jorge n’a pas sa langue dans sa poche : furieux de voir un ado massacrant un tout jeune arbre sur la place du village sous les yeux du garde champêtre qui estimait que cela n’était pas de son ressort, il a sermonné et l’ado et l’employé municipal. Cela bien sûr lui a valu les foudres de ces concitoyens…

La vie de village n’est pas facile, tout se sait, tout se dit mais rien ne se fait. L’eau est devenue un problème et la municipalité ne fait rien. L’eau vient de la montagne par des canaux : l’un pour l’eau courante, l’autre pour l’irrigation des parcelles. La consommation est bien répartie, en principe. Sauf que certains ont construit des déviations pour irriguer clandestinement leurs parcelles. La conséquence est que la quantité d’eau potable n’est plus suffisante. Alors Jorge se met en rogne et veut contacter la région, les médias et le monde entier pour que l’on considère enfin ce problème.

Cependant, Jorge inspire un certain respect : il a une grande maison, on ne l’appelle ni Señor, ni Caballero, ni Jorge mais Doctor. Il est chirurgien de l’appareil digestif à la retraite. Mais si une vieille dame passe près du portail il va s’enquérir de l’état de ses os : « Ah, docteur, si vous saviez comme je souffre…. ».

Jorge est bon samaritain : il accueille souvent du monde dans la maison, quelques cyclistes m’ont précédés, des coureurs automobiles étaient là la veille…les cours de danses folkloriques et de tango se passent dans la cour de la maison. L’agrupación gaucha qu’il anime vient dresser les chevaux dans la cour.

Il aime faire partager ses passions et ses connaissances, il a pris sous son aile le fils de Rosa, Nicola et une amie de son agrupación gaucha, Amalia : il les emmène jouer au tennis, aimerait faire lire Nicola qui déchiffre tout juste du haut de ses 15 ans, aimerait aider Amalia à s’émanciper, à chercher du travail dans le domaine qu’elle a étudié (une licence dans les techniques minières). Ces batailles sont difficiles : la honte empêche la mère de Nico de l’envoyer apprendre à lire, Amalia préfère faire les ménages chez une vieille que de quitter son village pour travailler à la mine.

Jorge ne se lasse pourtant pas et croit qu’il va pouvoir faire changer les choses autour de lui. Il se fiche pas mal de savoir ce que l’on pense de lui et aimerait tellement voir son pays avancer.

Il a voyagé en Europe pour son travail, ses filles sont allées étudier en Italie et au Danemark. Ses 4 enfants se destinent à être avocats et le plus drôle est que l’une de ses filles lui a intenté un procès car il refusait de la laisser aller étudier en Italie ! Elle l’a gagné et est partie…Et finalement il reconnaît que c’était très bien pour elle!

20 12 2010 » Argentine, Portraits, Rencontres

Virginia, Aymara et pacénienne

Virginia travaille depuis 14 ans au service de la famille de Maria Elena. Elle vit avec eux et son petit Diego, 5 ans, toute la semaine. Le samedi soir elle part pour El Alto, banlieue populaire de La Paz, où elle a construit avec son oncle une petite maison pour ses vieux jours. Elle rentre le dimanche soir à Mallasa pour reprendre le travail. Le matin, elle prépare le petit déjeuner des enfants, emmène son fils à l’école et passe ensuite sa journée à tous types de travaux ménagers jusqu’en fin de journée où elle récupère son fils puis prépare le dîner etc. Elle n’a que très peu de temps pour elle mais semble apprécier de partager la vie de famille ici !

Virginia a 36 ans, elle parle aymara. Elle a été abandonnée par sa mère, n’avait pas de père et a été élevée par son grand père. Elle s’occupe à merveille de Diego, un petit garçon très aimant et très attachant.

Virginia est très bonne cuisinière : les plats boliviens n’ont pas de secrets pour elle et la cuisine française ne lui fait pas peur ! Maria Elena et elle essayent les recettes des fiches Elle des années 70… elle sait d’ailleurs bien mieux que moi faire sauter les crêpes ! 
A La Paz, je me suis fait coupé les cheveux bien courts. Elle aimait bien, mais il était très difficile pour elle d’imaginer faire la même chose, tant le poids des traditions est fort. Jamais on ne voit une femme aymara avec les cheveux courts !

16 12 2010 » Bolivie, Femmes sud américaines, Portraits, Rencontres

Maria Elena, française de coeur

Maria Elena est bolivienne originaire de Cochabamba où elle est née en 1957. Son père est parti vivre avec une suédoise il y a bien longtemps déjà. Sa mère vit à La Paz. A cette époque, il est très difficile de suivre des études en Bolivie. La situation politique y est très instable, les coups d’état et fraudes électorales s’enchaînent, les université ferment. Maria Elena part donc en France où elle est reçue par une parente vivant là-bas.

Elle étudie l’économie à la Sorbonne, visite l’Europe et trouve sa place à Paris. Elle rêve de faire sa vie en France, mais, persuadée qu’il lui sera difficile de faire carrière en Europe, sa mère la convainc de rentrer au pays, où son diplôme de la Sorbonne sera accueilli comme du pain béni.

Elle rentre en Bolivie en 1986. 3 mois après, une sévère arthrite se déclare. Ses membres sont rongés par la maladie, même si aujourd’hui la maladie est maîtrisée, elle se déplace avec difficultés. Mais sa force de caractère l’a fait surmonter ces épreuves : elle a mené une brillante carrière et construit une jolie famille.

Elle obtient d’abord un poste aux Nations Unies pour renégocier la dette extérieure de la Bolivie. Elle travaille ensuite pendant 12 ans à la Banque Centrale. En 1998, elle réussi à obtenir une retraite anticipée pour invalidité.

Depuis, elle travaille temporairement en tant que consultante auprès d’organismes internationaux et aide parfois à l’administration des projets d’urbanisation conduits par son mari. Elle vit à Mallasa, un quartier sud de La Paz, avec son mari, Ramiro, et ses deux enfants, Esteban et Ana Lucia. Ils ont construit une grande maison, dans un quartier tranquille.

Maria Elena vit avec la nostalgie de la France, la persuasion qu’elle aurait pu vivre là-bas. Elle n’y est jamais retournée, n’a jamais revu ses amis de l’époque mais a pourtant réussi à garder le contact. La situation économique de la Bolivie la désespère : les entreprises internationales ont, pour la plupart, quitté le pays, la dernière banque internationale encore présente est en train de partir. Cependant, l’espoir d’un futur meilleur lui fait garder le sourire !


07 12 2010 » Bolivie, Femmes sud américaines, Portraits, Rencontres

Vilma, Villa Villa, Bolivie

Nous avons atterri chez ses parents un soir, dans un village ou il n’y avait aucun hébergement. Les gens ici vivent de la mine d’argent, de zinc et de plomb de San Cristobal, réexploitée depuis peu par l’entreprise américaine Apex Silver Mines Ltd qui possède 65% de la mine, le reste appartenant à une entreprise japonaise. L’Etat bolivien ne semble pas prendre part dans ce consortium.

L’entreprise a fortement investi pour faire fonctionner cette mine, susceptible d’être l’une des plus importantes au monde : un chemin de fer achemine le minerai vers un port au Chili, la piste est impeccablement entretenue jusqu’à la frontière avec le chili, des conduites d’eau et de gaz approvisionnent la mine ainsi qu’une ligne haute tension. Le village de San Cristobal a été déplacé plus bas dans la vallée. Pour bien comprendre pourquoi on remarque toutes ces infrastructures, il faut savoir que les pistes voisines sont couvertes de calaminas (tôle ondulée), que seul un train fonctionne pour les touristes en Bolivie, que les villages de la région ne disposaient pas de l’électricité il y a 2 ans, que l’eau courante n’est généralement pas potable dans la plupart des campagnes boliviennes. Culpina-k, un village voisin vivant aussi de la mine, est le premier village bolivien à disposer du wifi. Nous sommes dans l’une des régions les plus pauvres de ce pays et l’espoir est grand que la mine ait un rôle dans le développement de ces villages.

Vilma a 27 ans et vit avec ses deux filles de 11 et 5 ans chez ses parents. Elle est garde de sécurité à la mine. Elle part le matin à 5h et revient peu avant 20h, cela pendant 14 jours d’affilé, puis elle a 7 jours de repos pendant lesquels elle peut profiter de ses filles.

Depuis la mine, elle a accès à Internet, ce qui m’a permi de lui envoyer les photos de notre séance cuisine !

06 12 2010 » Bolivie, Femmes sud américaines, Portraits, Rencontres

Margarita, pâtissière

A Cusco, je logeais dans un hôtel qui sentait bon la maison, lieu élu par la plupart des cyclistes au long cours pour se reposer. J’y ai rencontré deux frères belges : Tom et Wim et retrouvé Alexandre. Le soir nous nous faisions des bons dîners  arrosés à la Cusqueña, bonne bière péruvienne. Ma gourmandise ne m’ayant pas quittée, j’ai entrepris de faire un gâteau au chocolat avec de la pure pâte de cacao. Pour le faire cuire, nous allons frapper à la porte du four de pâtissières, dans une toute petite ruelle aux murs imposants. Deux pâtissières se partagent le four grand four à bois, elles travaillent sur commandes et vendent leurs alfajores, feuilletés aux pommes et au fromage à des tiendas ou des vendeuses sur les marchés.

Margarita, à la vue de mon gâteau, m’a priée de revenir pour que je lui apprenne la recette. Nous convenons d’un échange : je lui apprendrai à faire ce moelleux au chocolat et elle m’apprendra à faire un gâteau au cañihuaco, céréale andine de la famille du quinoa réputée pour ses qualités nutritives.

Margarita est gourmande et aime faire des gâteaux. Elle vit dans le quartier de San Blas, à Cusco. Elle est très curieuse et ses enfants ont déjà accueilli des gringos de passage. La propriétaire du four lui loue un espace pour cuisiner et un accès au four. Elle peut ainsi répondre aux commandes de ses clients particuliers. Le jour où je viens, elle doit porter un gros gâteau plein de crème pour la fête de Krishna. Ils adorent ce type de gâteau fourré à la confiture de lait et recouvert de crème chantilly verte, rose, orange, bleue ou rouge.

Nous plaisantons bien en mélangeant les colorants  et en inventant des motifs! Margarita est végétarienne, fait plutôt rare dans ces contrées où le poulet et le cochon gambadent même en ville. Elle a forgé sa réputation petit à petit et n’a pas besoin de chercher les clients, les commandes lui arrivent toutes seules. Bien qu’elle privilégie la cuisine des aliments sains et nutritifs, elle est obligée de répondre aux commandes crémeuses de ses clients. Le lendemain elle me fait plein de petites galettes de céréales et carottes pour mon trajet ! Encore une belle rencontre !

07 10 2010 » Femmes sud américaines, Pérou, Portraits, Rencontres

Fanny

Fanny m’a ouvert sa porte, un soir sur la route entre Macas et Límon en Equateur. Fanny a presque 40 ans, elle vit avec son père dans la maison voisine de celle de sa sœur, son beau-frère et ses neveux. Sa mère est morte il y a quelques années déjà. Ils tiennent ensemble une petite tienda sur le bord de la route. Quand je me suis arrêtée, le camion de fruits et légumes venant de Cuenca les ravitaillait.

Fanny m’a préparé une petite chambre inoccupée, elle a chassé la poule de la douche et m’a invitée à dîner : du poisson avec du riz et du motte (maïs blanc cuit à la vapeur). Je l’ai vu disparaître ensuite. Ne la voyant toujours pas réapparaître, je la cherche et la trouve dans sa chambre, un peu honteuse. Elle est en train de faire sa dialyse, comme tous les soirs et tous les matins. A cause de cela, elle ne peut pas travailler, ni certainement se marier. Elle est donc aidée par son père et profite de ses neveux. Elle doit aussi aller chaque mois à l’hôpital de Cuenca pour se faire suivre. Ces contraintes l’empêchent de voyager aussi.

Elle est très admirative devant mon périple. Pourtant elle voit régulièrement des cyclistes comme moi passer devant chez elle, s’arrêter parfois acheter quelque chose mais repartir aussitôt. Elle est très touchée que je m’arrête un peu plus et peut ainsi me poser toutes les questions qu’elle se posait en voyant ces fous de gringos passer.

Il y a dans ses yeux une grande tristesse, elle aurait aimé voyager, connaître plus son pays, rencontrer des gens, mais elle voit déjà les années à venir identiques aux années passées. Je vois aussi se réveiller dans ses yeux une petite lueur, au moins pour ce soir je lui aurais apporté quelques rêves et ça, ça fait très chaud au cœur.

07 10 2010 » Equateur, Femmes sud américaines, Portraits, Rencontres